Quitter le rez-de-chaussée pour monter à l’étage est en soi une forme de rédemption… Alors, après les ténèbres, la lumière éclatante du paradis ? Un paradis artificiel peut-être, célébré par les couleurs vives de la collection de Psychédéliques Posters, quand je vous disais qu’il y avait un lien avec Sous Influences...

Ici la scénographie s’organise autour de panneaux blancs mais la correspondance entre les œuvres me parait moins évidente. L’exposition rend surtout compte de la variété et de la vivacité créative de l’art contemporain, et en ce sens, la sélection remplit parfaitement son rôle. Néanmoins, il y a, pour moi, une affiliation forte entre trois des œuvres exposées : celle de Kate Clark, celle de Paul Toupet et celle de Jim Skull

Kate Clark

Kate Clark

L’œuvre de Kate Clark pourrait résulter d’une modification génétique. L’artiste a réussi à superposer physiquement deux réalités, celle de l’humanité et celle de l’animalité,  comme l'expression d'un ADN commun. Regarder dans les yeux de ses sculptures, des êtres singuliers d'une grande douceur est une expérience à part entière qui nous interpellent aussi sur l'avenir...

Paul Toupet 

Paul Toupet

L’œuvre de Paul Toupet est au centre du dispositif scénographique. Il s’agit d’un groupe sculpté en papier mâché et en tissus. Ce sont des enfants habillés en guenilles et portant des masques avec des oreilles de lapins. Le masque ne recouvre néanmoins que le haut de leur visage et n’enlève rien de leur humanité. De leurs bouches sortent des fils de tissus, à la mode de certains masques africains. Au-dessus, d’autres figures ailées s’envolent en hauteur comme des anges. Ils entourent un gisant, un jeune homme trépassé. L’œuvre me rappelle l’univers post apocalyptique de Mad Max, ou celui d’un roman de Serge Brusselo, Rinocérox, qui raconte l’errance d’une horde d’enfants dans un paysage désertique, ravagé par la guerre. L’œuvre revisite les rites tribaux qui marquent le passage d’un monde à l’autre : le passage du monde des vivants vers celui des morts ou du monde de l'enfance vers celui des adultues ?

Jim SkullSkulls

Jim Skull

Le bien nommé Jim Skull (crâne en anglais), plasticien d’origine néo-calédonienne, réalise inlassablement des sculptures de crânes en revisitant les traditions tribales ancestrales. L’accumulation et la déclinaison d’un même thème créent un effet visuel saisissant. Tout à coup, je me demande si je ne suis pas au Musée du Quai Branly. A y regarder de près, on admire la précision du travail en cordes, perles, mais aussi en sachets de thé usagés et neufs. Des crânes de Skull s’échappent aussi des cascades de cordes, parfois de perles, sauf qu’ici le prolongement est constitutif de l’ensemble.

Je vois ces trois œuvres comme des ponts entre pratiques ancestrales et visions du futur, entre vie et mort, entre animalité et humanité, entre réalisme et fantastique, un dialogue dynamique qui puise son énergie dans la cohérence esthétique de leur démarche respective.

Une cohérence esthétique très marquée que je retrouve aussi dans les dessins de  Davor Vrankic, Heaven et Hell. Dans les deux dessins extrêmement précis, l’humanité est réduite à l’état de marchandises entreposées sur des étagères dans d’immenses entrepôts. Des diables aux faces de clowns modèlent des visages identiques selon leur convenance : en sourire forcé dans Heaven, en grimace dans Hell. Totalement immergé dans les deux décors vus en contre-plongée qui se déploient donc en hauteur mais aussi à l’horizontale, je me demande quelle est ma place dans le tableau. Suis-je simple spectatrice, un des clowns-bourreaux ou l’un de ces pantins vidés de toute individualité ?

C’est sur cette question oh ! combien profonde que je quitte l’exposition entre danse macabre, cabinet des curiosité, monstres et beautés étranges. Une exposition dans l’air du temps où le 100% humain ne parait plus être une certitude aussi inébranlable…