Quittant l’espace chaleureux de l’accueil, de la librairie et du café, je pénètre dans un univers sombre, où un “j’ai froid“ robotique se fait entendre, en boucle. Ignorant ce son lancinant de train fantôme, je tente de me concentrer sur les œuvres les unes après les autres car l’espace assez ouvert, invite à se précipiter vers les formes noires et métalliques qui luisent au fond…

Résistant à la curiosité, vaguement inquiète par tant de présences “biomécaniques“, je m’arrête en premier lieu devant les œuvres de Stéphanie Lucas entre enfer et paradis. Un foisonnement de petites figures recouvrent toute la toile de couleurs vives. Un univers fantasmagorique où la minutie exprime la terreur.

Stéphanie LucasStéphanie Lucas

C’est d’ailleurs une constante de l’exposition : les œuvres présentées sont d'une cohérence extrême, voire obsessionnelle qui laissent peu d'air, excluant toute possibilité de fuite ou d'alternative... Ce sont des univers clos et définitifs où tout semble sous contrôle.

Celui de Joe Coleman, dont les œuvres sont réunies dans une pièce à part, à gauche de l’entrée, démontre qu’il n’est pas nécessaire de trépasser pour basculer en enfer. Les figures célèbres de la violence contemporaine remplissent l’espace comme autant d’icônes religieuses.

Plus loin, les dessins de Georganne Deen sont d’une douceur enivrante mais déroutante, une sorte d’imagerie de petite fille pervertie par des névroses d’adulte.

The playroom, Heather Nevay

Heather Nevay

Heather Nevay explore la même ambigüité avec des dessins tout en finesse où la transparence des tissus révèle des corps nacrés dans des jardins imaginaire verdoyants ou dans  des chambres d’enfants envahies par une végétation luxuriante à la manière d’un Douanier Rousseau. Les têtes disproportionnées par rapport aux corps confèrent aux personnages une étrangeté et une monstruosité qui éveillent une sorte de crainte

Livres sculptures, Brian Dettmer

Brian Dettmer

Non loin de là, dans une vitrine transversale, les Livres Sculptures de Brian Dettmer, sont délicats comme de la dentelle, d’une préciosité d’un autre temps qui me rappelle les objets en papier enroulés réalisés par des religieuses au couvent… Les livres sont découpés dans leur épaisseur et révèlent une autre lecture, une correspondance secrète entre mots et images, une architecture interne, propre au livre que Dettmer met brillamment en lumière.

Une délicatesse contredite par un voisinage des plus féroces…

Juste à droite de l’entrée, les photographies de Joel Peter Witkin qui mettent en scène des modèles ne répondant pas aux canons esthétiques habituels, sont comme des ponts vers un monde plus inquiétants encore, à l’instar de l’imagerie des contes de fée. La beauté des images, réalisées un peu à la manière des photographies d’atelier du XIXe siècle, très posée, créer un trouble entre attirance et répulsion, comme beaucoup d’œuvres de cette exposition, destinées à déranger nos certitudes.