En 1914, après un passage à Berlin où a lieu sa première expostion personnelle, Chagall décide de retourner à Vitebsk, mais la guerre éclate et il est contraint de rester en Russie.  Son séjour à Vitebsk, devenue ville de garnison, est l’occasion pour Chagall de croquer de nombreux portraits de soldats et de personnages locaux, il saisit aussi des lieux de Vitebsk qui, il ne le savait pas encore, allaient disparaitre

Le soldat blessé

          Le soldat blessé, 1914, GalerieTretyakov, Moscou

Les portes du cimetierre

  Les portes du cimetière, 1917, Centre Pompidou, Dépôt au Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme, Paris

Dans le tableau du cimetière, on sent l’influence du cubisme avec les lignes de brisures qui défragmentent les éléments du réel. Chagall revient de Paris où il a été ébloui par les audaces de Monet, de Cézanne, de Van Gogh, de Matisse…. Locataire de la Ruche à Montparnasse, en compagnie de Chaïm Soutine et d’Amadeo Modigliani, Chagall s’est lié d’amitié avec Blaise Cendrars et Guillaume Apollinaire qui a perçu son œuvre comme “surnaturelle“. Bien que Chagall échappe à toutes les étiquettes et à toutes les écoles, y compris celle dite “de Paris“, c’est bien dans la capitale qu'il a  trouvé son langage pictural “c’est là, entre quatre murs que je me suis lavé les yeux, que je suis devenu un peintre.“

Des années de bohême, que Cendrars raconte dans plusieurs poèmes, dont celui-ci :

Il dort,

Il est éveillé

Tout à coup, il peint

Il prend une église et peint avec une église

Il prend une vache et peint avec une vache

Avec une sardine

Avec des têtes, des mains, des couteaux

Il peint avec un nerf de bœuf

Il peint avec toutes les sales passions d’une petite ville juive,

Avec toute la sensualité exacerbée de la province russe

[...]

Le Christ

Le Christ c’est lui

Il a passé son enfance sur la Croix

Il se suicide tous les jours

Tout à coup, il ne peint plus

Il était éveillé

Il dort maintenant

Il s’étrangle avec sa cravate

Chagall est étonné de vivre encore

Portrait, Blaise Cendrars, 1913

Coincé à Vitesbk, sans nouvelles de ses amis à cause de la guerre, Chagall se serait peut-être ennuyé à mourir sans le bonheur conjugal qu'il découvre aux côtés de Bella Rosenblum, épousée en 1915. Le couple s'installe à Pétrograd (Saint Pétersbourg) et leur fille Ida nait l'année suivante. 

Bella et Ida à la fenêtre   Les amoureux en vert

Bella et Ida à la fenêtre, 1916, Fédération Russe, St Petersbourg / Amoureux en vert, 1917, Coll.privée 

Marc & Bella Chagall, Andre Kertesz

Marc and Bella Chagall vus par Andre Kertesz en 1929

Bella est une figure centrale de son œuvre, une personnification de l’amour, comme dans ce Paysage Bleu qui date de 1949... :

Le paysage bleu copy

Le paysage bleu, 1949, Von der Heydt Museum, Wuppertal (Allemagne)

... un hommage rendu à Bella, décédée subitement en 1944, pendant leur exil aux Etats-Unis.

La famille Chagall avait quitté Paris pour rejoindre la Zone Libre où les Juifs n'étaient pas obligés de porter l'étoile jaune, et où l'on pouvait encore pensé qu'ils ne seraient pas persécutés. Ils habitaient une ferme à Gordes et Chagall, qui avait obtenu la Nationalité Française en 1937, hésitait à quitter la France malgré l'insistance de son entourage. Mais, inquitété par les arrestations menées par la Police française, Chagall, qui s'était rendu à Marseille pour organiser leur départ, a été pris dans une rafle dans l'hotel où il logeait. Prévenu par Bella, Varian Fry du Centre Américain d'Urgence réussit à obtenir sa libération. Un mois plus tard, en mai 1941, les Chagall quittaient la France pour le Portugal en train avant de rejoindre les Etats-Unis depuis Lisbonne.

Dans les mêmes tonalités bleu nuit, Chagall avait peint en 1943, Dans mon pays :

Dans mon pays

Dans mon pays, 1943, Turin, GAM

Dans mon pays, détail

Dans mon pays, détail 

Une œuvre toute en tendresse, où le merveilleux prend possession de la nuit avec la complicité d’animaux magiques. D’ailleurs tout à fait en bas, à droite, un témoin discret regarde le couple amoureux, un volatile hybride à deux têtes : celui de Chagall et celui du coq. A l’arrière-plan, on remarque écrit au-dessus de la porte “Chagall“.

Ce coq m’intrigue, car on le retrouve partout et parfois en porteur du drapeau rouge, emblème de la Révolution. Dans la tradition russe, il symboliserait le triomphe du bien sur le mal et l’espoir. Chagall a cru en la Révolution russe et aux valeurs pacifiques et humanistes qu’elle défendait. Nommé commissaire artistique de la région de Vitebsk après la Révolution d’Octobre, Chagall y fonde un musée d’art moderne et une école d’art qu’il dirige. Il tâche d’élever les “masses“ à l’art, mais les autorités apprécient peu ses vaches volantes….

“Les ouvriers s’avançaient en chantant l’Internationale. Pourquoi la vache est-elle verte et pourquoi le cheval s’envole-t-il dans le ciel, pourquoi ? Quel rapport avec Marx et Lénine ?“ (extrait de “Ma vie“ )

Malgré des échanges importants avec l’avant-garde russe, l’art trop poétique de Chagall se heurte au réalisme socialiste, et le peintre cède son poste en 1920 à Kasimir Malevitch, fondateur du Suprématisme et l’un des précurseurs de l’art abstrait. Après un séjour à Moscou où il travaille pour le Théâtre Juif d’Etat, Chagall rentre en 1922 à Paris.