Ma mémoire est en feu. (...) Ma mère m’a fait un don. Il rayonne dans mon corps. Ne me cherchez ni aujourd’hui, ni demain. Je suis parti loin, je suis dans une fosse de larmes.“ (extrait de “Ma vie“)

Obsession

Obsession, 1943, Centre Pompidou, déposé aux Beaux-arts de Nantes

Chagall est un peintre de la mémoire. Il a créé un langage pictural en allant puiser dans ses souvenirs personnels et dans ceux d’une mémoire collective : des instantanés de vie, des sensations, des émotions qui envahissent des compositions où cohabitent le passé et le présent, dans un tout global. Mais, les souvenirs que Chagall a ressuscités de son enfance joyeuse et chaleureuse au Shtetl (petite ville en yiddish) ont pris valeur de témoignage, parce que ce monde a été détruit.

Quel était ce monde ? Chagall, de son vrai nom, Moïshe Zakharovitch Chagalov est l’ainé des neuf enfants d’un ouvrier d’un dépôt de harengs et d’une marchande d’épicerie. Il est né dans l'Empire Russe, à Vitebsk vers 1887,  en contrebas de la ville, dans le quartier juif. 

Zone de résidence

Carte de la Zone de Résidence (cerclée en rouge)

Vitesbk appartenait alors à la Zone de Résidence imposée aux Juifs par le régime Tsariste depuis 1790 : ils n’ont pas le droit d’habiter ailleurs et doivent porter un titre de séjour s’ils quittent cette zone. Facilement identifiables, les Juifs sont régulièrement victimes de pogroms, ces assauts “spontanés“ de la population, pendant lesquels les gens sont battus, parfois assassinés, leurs biens pillés et éventuellement leurs maisons détruites…

 La ville était en feu, le quartier des pauvres Juifs. On a transporté le lit et le matelas, la mère et le bébé à ses pieds dans un lieu sûr, à l’autre bout de la ville.“ (extrait de “Ma vie“)

Au tournant du XXe siècle, face à la recrudescence des pogroms, des groupes d’auto-défense se constituent. Les plus politisés s’inscrivent dans le mouvement socialiste en espérant précipiter la chute du régime tsariste pour fonder une nouvelle Russie plus favorable à la communauté juive. Mais surtout, des millions de Juifs fuient. Ceux qui prônent le sionisme partent en Palestine, les autres, les plus nombreux, choisissent la France, l’Angleterre ou l’Amérique. C’est à cette époque, à partir de 1902, que circule le 1er volet des Protocoles des Sages de Sion. Le texte est écrit à Paris par un attaché aux services secrets russes pour faire croire que les Juifs, et les francs-maçons, préparent un vaste complot pour dominer le monde et détruire la Chrétienté. Ce faux complot aura un impact retentissant et servira de base de propagande antisémite à l’idéologie nazie. 

Suite à la Révolution russe de 1917, les mesures discriminatoires envers les Juifs sont officiellement abolies, désormais tous les citoyens sont égaux, en contrepartie toute forme de religion doit, en principe, être proscrite. La violence de la guerre civile qui fait rage entre les Bolcheviks et l'Armée blanche des tsaristes (1918-1921) rejaillit aussi sur la communauté juive, accusée d'être à l'origine du bolchevisme. A la suite de la guerre civile, Staline instaure un régime de la terreur qui tue les derniers espoirs portés par la Révolution. La situation des Juifs qui ne s'améliore pas est devenue plus que difficile au moment de la signature du pacte germano-soviétique entre Staline et Hitler, en 1939.

Mais le pire reste à venir car Hitler rompt le pacte germano-soviétique et son armée pénètre en territoire russe, en 1941.

 Armée allemande à Vitebsk

L’armée allemande à Vitebsk

Les Einzentruppen, les groupes mobiles d'extermination, qui accompagnent l’armée allemande, ont déjà pratiqué la ‘Shoah par balles’ en Pologne. Dès la conquête de Vitebsk, en juillet 1941, les Juifs sont regroupés dans un ghetto dont l’existence ne durera pas plus de trois mois. En octobre, les Einzentruppen décident de le liquider. La population juive du ghetto est massacrée par balles et les corps des 16 000 personnes sont jetés dans le fleuve Vitba.

Crucifixion blanche

Crucifixion blanche, 1943, peinte alors que Chagall est réfugié à New-York

En 1944, quand Vitebsk est libérée par l’armée russe, après des combats qui détruisent la ville à 90%, la communauté juive qui composait 50% de la population avant guerre, a été anéantie.  

Le rabbin de Vitebsk

Le rabbin de Vitebsk, 1914, Fondazione Musei Civici di Venezia 

En 1973, revenu pour une exposition à Moscou, Chagall refuse de retourner dans sa ville natale et aurait confié à un ami : “je suis trop vieux pour détruire mes rêves“.

Vitebsk (actuelle Biélorussie) est aujourd'hui une ville postsoviétique comme une autre qui aligne barres d’immeubles et friches industrielles. La ville ne possède pas d’œuvres de Chagall, pourtant le peintre avait proposé un legs d’une dizaine d’œuvres, en 1968, mais les autorités avaient refusé : l’artiste ne convenait toujours pas à l’idéal soviétique.