Sous influence réunit à La Maison rouge, près de Bastille, des œuvres qui expriment la relation entre psychotropes et art. Exposées en groupes, en types, évoluant dans une chronologie qui balaie la fin du XIXe, le XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui, les 250 œuvres de l’exposition entrent dans une correspondance riche et complexe qui permet des combinaisons inédites…

Le dessin de Jean-Martin Charcot réalisé sous l’emprise du haschisch en 1853 et celui de Jean-Michel Basquiat, l’artiste New-Yorkais emporté à l’âge de 27 ans par une overdose au Speedball (mélange foudroyant d’héroïne et de cocaïne) m’apparaissent comme mystérieusement liés.

JM Charcot JM Basquiat (Warhol 1982)

JM Charcot                                                          JM Basquiat

En dépit de l’anachronisme, ces deux dessins partagent un point commun : celui de l’exploration du monde intérieur de leurs auteurs, une vision de l’inconscient qui jaillit spontanément chez l’un pour se transformer en geste artistique maîtrisé chez l’autre. Sur les deux dessins un assemblage de personnages, de signes, et d’écritures prennent corps sur un même plan. Le jeune artiste offre un jeu de langage singulier, des clés pour accéder à son monde et à l’empreinte que le monde extérieur a laissée en lui. Dans le dessin de Charcot, on découvre ses fantasmes, ses obsessions, dessinés d’un sacré coup de crayon. Le célèbre neurologue de l’Hôpital parisien La Salpêtrière avait d’ailleurs failli passer le concours d’entrée aux Beaux-Arts avant d’opter pour la médecine… un choix crucial. Les travaux neurologiques de Charcot et les photographies de ses patientes, dont la belle Augustine, sous l’emprise de l’hystérie firent sensation.

Crise d'hystérie, Paul Regnard

Crise d'hystérie

André Breton, fut fortement impressionné par les travaux de Charcot, alors qu’il était étudiant en médecine et interne au cours de la Grande Guerre dans le service du successeur de Charcot à La Salpêtrière, le Professeur Babinski. Plus tard, en 1928, dans sa vie de poète, Breton célébra le cinquantenaire de la découverte de l’hystérie et écrivit la même année Nadja, une quête intérieure qui prend la forme d’une rencontre avec une femme mystérieuse, arrêtée par la police pour transport de drogue et finalement internée en hôpital psychiatrique où “on y fait des fous tout comme dans les maisons de correction on fait les bandits.“ Breton ouvre son récit par “Qui suis-je“ et le clôt par “la beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas“ deux phrases clés, emblématiques des préoccupations artistiques de son temps.

Gena Rowlands dans Une femme sous influence

Gena Rowlands interprète de Mabel dans "Une femme sous influence" de John Cassavetes

Augustine, Nadja, Mabel, une lignée de femmes “sous influence“… Je ne sais pas si John Cassavetes connaissait les travaux de Charcot, ni s’il avait lu Nadja mais son approche si sensible de la folie exerce elle aussi un grand pouvoir de fascination et le titre du film fait forcément écho au titre de l’exposition…

En tout cas, de nombreux “médecins de l’esprit“ furent des consommateurs réguliers de drogue, comme Sigmund Freud, cocaïnomane, l’un des premiers observateurs des effets de la substance sur le cerveau et un grand défenseur de l’“intoxication“ à une époque où les mécanismes d’addiction étaient quasiment inconnus. Vers 1885-86, Freud écrivit à sa fiancée Martha alors qu’il travaillait dans le service du Professeur Charcot à Paris que la cocaïne lui permettait de se “délier la langue“. Dans le même temps, aux Etats-Unis,  un pharmacien inventait une boisson tonifiante à base de feuilles de coca… Enjoy !

Publicité Coca-ColaMorphine, cocaïne et héroïne furent utilisées longtemps comme des remèdes contre la douleur et comme stimulants intellectuels, plus ou moins en toute innocence. Mais, les artistes, les intellectuels, les écrivains, les poètes à la recherche d’une perte de contrôle mentale pour atteindre des sphères de création supérieures et bien souvent juste pour réactiver une inspiration en berne ont développé un rapport particulier avec les substances psychotropes. 

Charles Baudelaire, consommateur occasionnel de haschisch, a décrit avec une extrême lucidité la drogue comme un amplificateur de la personnalité qui annihile la volonté. Dans Le poème du haschisch qui fait partie de l’ouvrage Les paradis artificiels dont un exemplaire est présenté dans l’exposition, il développe une “morale“ de l’usage du haschisch et de l’opium. En effet, pour Baudelaire, l’usage de la drogue est une illusion dangereuse qui assouvit un “goût de l’infini“ mais qui, au final, emprisonne.

On retrouve cette mise en garde dans la citation de Jean Cocteau qui ouvre l’exposition : “L’opium permet de donner forme à l’informel : il empêche, hélas !, de communiquer ce privilège à autrui.“

Le ton est donné, alors vous qui entrez ici, abandonnez toute idée de festivité ou de communion contestataire. On n’est pas à Woodstock. L’art – le psychisme – la drogue, une combinaison sérieuse, un cocktail non pas subversif, ni explosif, mais implosif, qui agit au fond de soi-même, dans les méandres de son cerveau.